Les médias connaissent-ils de la Grèce autre chose que le syrtaki ?

sirtaki

En avril 2016, alors que la population grecque continuait de sombrer dans la misère, TF1 diffusait une démonstration de syrtaki par Nikos Aliagas en réponse à un défi d’Alessandra Sublet dans l’émission « The Voices ».

Quelques mois plus tôt, l’hebdomadaire Marianne se demandait quand les médias parviendront à comprendre que les Grecs font de la politique. En d’autres termes, ils en ont assez que l’avenir de leurs 11 millions de compatriotes (nombre en réduction en raison des décès et des départs à l’étranger) et des innombrables réfugiés (plus de 20000 il y a un an ; nombre aujourd’hui impossible à déterminer) soit géré par des épiciers.

On s’accordera à admettre que la « crise grecque » a été provoquée par les banques plus que par le « comportement de cigale » du peuple grec.

Le site d’ATTAC a publié en mars 2015 un « petit guide contre les bobards médiatiques » rédigé par le Collectif pour un audit citoyen de la dette publique. On y voit la preuve par a+b que l’annulation de la dette grecque ne coûtera pas 636 € par Français, qu’on ne rembourse pas systématiquement ses dettes, que les Grecs ne se sont pas « goinfrés », qu’ils n’ont pas à nous remercier au prétexte qu’on les a aidés, que la Grèce doit impérativement poursuivre les réformes engagées, que l’austérité, c’est dur et que ça ne finit pas nécessairement par marcher, qu’une cure d’austérité, c’est la mort et que la Grèce n’a pas encore capitulé…

La machine médiatique contre la Grèce

Dans un article du 15 juillet 2015 intitulé « La machine médiatique contre la Grèce », sur le site Ephemeron, Niκος Smyrnaios explique à quel point, de 2010 à 2012 le « Greek bashing », (dénigrement, déchaînement contre des Grecs nécessairement « fainéants, irresponsables, profiteurs, tricheurs, corrompus, etc. ») a été violent de la part des médias allemands Bild , Der Spiegel, Handelsblatt, comme des anglais The Guardian et The Observer. La mission confiée aux « envoyés spéciaux » des médias français, « souvent précaires » arrivés par dizaines à Athènes pendant cette période, avec « une connaissance très limitée voire inexistante du terrain », consistait à assister aux violents affrontements de la place Syntagma depuis les toits des hôtels de luxe qui la bordent.

Puis vint la « trêve » de 2012 à 2014, au cours de laquelle les médias ont légèrement adouci leur discours en vue d’atténuer l’impression de brutalité du traitement de choc et justifier celui-ci, se faisant les relais des acteurs administratifs et politiques de l’UE.

Les deux années qui suivirent furent celles de la démolition systématique de Syriza, décrite comme extrémiste, sa politique étant jugée irréalisable, dénoncée comme « populiste » et « séduisant des citoyens » contraints par leur situation désespérée à se tourner vers les extrêmes, la droite et la gauche étant confondues. (On a vu que des attaques similaires, assimilant rouge et brun, étaient également menées en France contre Jean-Luc Mélenchon, notamment.)

Enfin, un groupe de journalistes de confiance basés à Bruxelles, notamment ceux du Financial Times et des agences Reuters et Bloomberg, ont largement contribué à la campagne de décrédibilisation et de ridiculisation du ministre des finances grec Yanis Varoufakis, coordonnée depuis Bruxelles et Berlin par le bloc des « durs » (dirigé notamment par Wolfgang Schäuble ministre des finances allemand ainsi que Jeroen Dijsselbloem, Thomas Wieser et Jens Weidmann respectivement présidents de l’Eurogroupe, de l’Euro Working Group et de la Banque centrale allemande).

Pendant toute cette période, les médias alternatifs ou simplement sceptiques face à l’ordre néolibéral, les experts hétérodoxes et les représentants des mouvements sociaux ont été complètement marginalisés dans les discussions. C’est ainsi que, pour orienter l’opinion des Européens, les discours compatibles avec l’idéologie dominante portés par les institutions européennes, les chefs de gouvernement, la presse allemande et la presse financière ont été privilégiés de manière écrasante…

La presse « de qualité » française

Ioannis PANAGIOTOPOULOS s’est livré en septembre 2013, dans son mémoire de Master II
« LA CRISE GRECQUE DANS LA PRESSE DE QUALITE FRANÇAISE » à une analyse du discours des quotidiens Le Figaro, Le Monde et Libération sur la crise grecque.
Il en ressort que « Le Figaro essaie de façon consistante de soutenir la politique mise en place en Europe en soulignant parallèlement la contribution de la France aux efforts réalisés pour le sauvetage de la Grèce et de la monnaie commune. Le journal présente cette nouvelle réalité européenne et grecque non seulement comme nécessaire pour la sortie de la crise mais aussi correcte d’un point de vue moral. »

Le Monde « correspond bien à sa mission journalistique mais […] son rôle politique reste ambigu. En tant que titre-symbole de la presse de qualité, il approfondit et il est critique envers toutes les parties impliquées mais sa position politique reste conservatrice. »

Enfin, « Nous constatons que malgré son raisonnement différent et ses reflexes démocratiques assez forts (mobilisation du journal contre les mesures d’austérité et la nomination de Loucas Papadémos), Libération en tant que journal de qualité allié du parti au pouvoir modifie son positionnement vis-à-vis de la crise grecque et évite de dénoncer clairement la nouvelle réalité européenne comme sa cause principale. »

« De ces attitudes, se produit une espèce de convergence et de consensus minimum sur la crise grecque entre la politique étrangère du pays et la presse de qualité nationale, au moins pendant la période de gouvernance du Parti Socialiste. Ce consensus réside sur le choix des tous ces acteurs de ne pas s’opposer à la politique appliquée en Europe malgré son inefficacité sur le plan économique et ses conséquences très dévastatrices sur le plan social. »

Alors, reste le tourisme ?

la Gèce faillite

 

 

A présent, une requête sur internet du type « Grèce 2017 » nous conduit presque exclusivement, quel que soit le moteur de recherche consulté, à des offres touristiques.
Au lieu d’ « alerter sur la situation cauchemardesque que vivent les Grecs au quotidien, il est aujourd’hui question d’inviter les touristes à concevoir la consommation qu’ils initient une fois sur place comme un acte quasi-citoyen » constate Hécate Vergopoulos, maître de conférences au CELSA, dans Effeuillage.

La presse internationale n’a de cesse que d’attirer les voyageurs vers la Grèce, que ce soit le Huffington Post (pour qui : « Les Grecs ont besoin du tourisme. L’industrie touristique représente un cinquième du PIB de ce pays dont l’avenir ne tient qu’à un fil » ), le Seattle Times ou le Los Angeles Times qui n’avait bien sûr d’autre but que de « Soutenir la Grèce » en titrant ainsi un chapitre de son article.

Situation explosive

Alors que pendant ce temps, la situation devient catastrophique. En 2013, la situation était encore pire que ce qu’on imaginait. Aujourd’hui, comment la qualifier sinon de « pire que pire » ? Le peuple grec n’en peut plus de mourir de faim, de maladie (on meurt du cancer et de diabète, entre autres, faute de soins et de médicaments), de désespoir (les suicides sont encore plus fréquents qu’il y a un an).

Les mouvements de protestation se multiplient et s’étendent à tout le pays, non pas seulement parce que les salaires sont payés avec des coupons, mais parce qu’on promet au pays la poursuite de l’austérité, parce que le FMI se fait de plus en plus insistant, que même au sein de cette institution si avide de stabilité et d’unité, la division se fait jour de plus en plus fort, qu’on souhaite se débarrasser de l’encombrant et de plus en plus pesant paquet. A ce point, depuis la généreuse Allemagne, on brandit à nouveau comme solution la menace du Grexit, en envisageant le plus sérieusement du monde de pousser la Grèce par-dessus bord . Cela ne sera peut-être pas nécessaire, le gouvernement grec semblant voir compris que la seule solution pour le pays est de faire la nique à l’Allemagne en claquant lui-même la porte…

Pendant ce temps, des citoyens belges essaient d’attirer l’attention de l’UE sur le sort des réfugiés qui finissent par s’en prendre au ministre de l’Immigration grec, avant de mourir de froid dans l’indifférence européenne.

Si les médias grecs, pourtant désarmés, se portent à leur secours, les médias français semblent de leur côté exclusivement préoccupés par les coups médiatiques. Hormis la situation économique et le risque de grexit, qui inquiète tant le FMI et les technocrates de Bruxelles, l’information par les médias français, dirigés par une poignée de magnats, sur la situation de la population grecque qui se meurt, figure aujourd’hui aux abonnés absents…

greek marathon

Rémy Dufaut 08/02/2017

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *