Grèce : le malade imaginaire perdu dans un labyrinthe

Il existe une terrible similitude entre le chef-d’œuvre de Molière et la noirceur de la thérapie économique administrée à la Grèce depuis 2010.

Grèce : le «malade imaginaire» perdu dans un labyrinthe

En 1673, avec un humour certain, Molière décrit dans le Malade imaginaire cet instant où Argan, qui souhaite devenir médecin, se présente à l’examen qui doit lui permettre d’entrer dans la profession. En latin, les maîtres de l’Université questionnent Argan: «Comment soigner l’hydropisie ?»demande l’un d’eux. Argan répond avec hardiesse : «Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare» (procéder à un lavement, puis saigner, ensuite purger). «Bene, bene» , certifie le premier examinateur. Maux de dents, d’orteil, de ventre, fièvre… Quelles que soient les questions posées à Argan, il n’est qu’un seul remède pour le prétendant au titre de medicus : «Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare». Et toujours ces «Bene, bene…» pour lui signifier une très proche entrée dans le monde des médecins.

Tuberculose

Comique hier, cette caricature renvoie aujourd’hui à une réalité tragique : celle de la Grèce où la multiplication des thérapies d’ajustement structurel ressemble de plus en plus à une furie sans fin où seules purges et saignées sont supposées venir à bout de la souffrance économique, sociale et psychologique de millions de Grecs. Santé, éducation, travail, pensions, sécurité, fuite des jeunes diplômés… Tout en Grèce se vide de tout. Mais qu’importe, il faut persévérer. Comme si la douleur d’aujourd’hui ne pouvait qu’engendrer un bien-être demain. Et qu’importe, en attendant, si la vérité des chiffres désavoue les supposés bienfaits de la violence de ces potions. Comme ceux de l’OCDE (1), pas franchement réputée pour ses idées gauchistes, qui estime que la pauvreté touche désormais près d’un tiers des Grecs. Les services de santé sont proches de l’effondrement. L’incidence de la tuberculose explose. Nombre d’ONG et d’associations estiment que de plus en plus de cancers ne sont plus (ou mal) soignés. D’autres soulignent comment l’envolée de la demande de soins psychiatriques et psychologiques depuis l’annonce des mesures d’austérité comprenant baisses des salaires des fonctionnaires et des réductions des dépenses sociales, s’est transformée en une explosion du nombre de suicides.

Les neuf plans d’austérité, les trois plans d’aides et un changement de gouvernement n’y ont rien (ou si peu) changé. La Grèce reste sur une trajectoire qui peut se résumer par deux courbes qui, après s’être croisées en 2008, n’en finissent plus, depuis, de s’éloigner. D’un côté celle du PIB, qui a chuté de près de 28% depuis 2010 et de l’autre celle d’un stock de dette publique toujours plus gros. Cette dernière représente aujourd’hui environ 173% de PIB (317,9 milliards d’euros) et ce malgré les abandons de créances privés (100 milliards).

Courber l’échine

L’échec est donc criant. Et l’obstination du trio, qualifié depuis bientôt sept ans de «Troïka» (BCE, FMI et Commission européenne) l’est tout autant. «Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare» , répondent en substance les représentants de la Troïka au gouvernement grec qui essaye de plaider sa cause. Mais les dirigeants de la zone euro continuent de prétendre, avec une mauvaise foi manifeste, que les réformes (les purges) vont améliorer le bien-être des citoyens des pays en crise, Grèce en tête. Il est aujourd’hui évident qu’elles ne l’ont pas fait, et il aurait déjà dû être évident, au moment où la Troïka a imposé ces exigences, qu’elles ne le feraient jamais.

Certes, dans sa récente réunion du lundi 20 février, l’Eurogroupe dit avoir «lâché du lest» : il a accepté de renvoyer ses inspecteurs en noirs (comme on les appelle en Grèce) à Athènes, ouvrant ainsi la possibilité d’une conclusion de la seconde revue du programme qui, elle-même, ouvrira la porte au versement des fonds nécessaires aux remboursements des échéances de juillet (environ 7 milliards d’euros, principalement auprès de la BCE). Mais il faudra à Athènes (comme les fois précédentes) courber un peu plus l’échine en acceptant moins d’Etat, moins de dépenses et beaucoup plus de marché. La belle affaire ! L’Eurogroupe aurait ainsi fait ce cadeau de ne pas pousser la Grèce à la faillite. Mais qui peut croire qu’elle s’en sortira grâce à une telle thérapie ? Les économistes sensés, ceux qui ne se contentent pas d’un simple taux de croissance ou encore d’un hypothétique excédent budgétaire primaire (hors service de la dette), savent qu’il sera, dans ces conditions, impossible de crier victoire. Si victoire il pouvait y avoir un jour, ce serait celle de l’obstination destructrice sur la raison constructive. A part les hérauts en charge de la communication de prétendus bienfaits «austéritaires» (Allemagne en tête), personne n’imagine que la Grèce parvienne un jour à rembourser sa dette publique. Mais les apôtres des politiques de rigueur sont toujours là pour marteler au moindre infime signe d’amélioration d’un taux de croissance (comme en Espagne, en Italie ou au Portugal) : «Vous voyez, l’austérité ça marche chez nos voisins.» Comprendre, si elle ne marche en Grèce, c’est que les Grecs n’en font pas assez. Athènes serait-il si stupide de ne pas appliquer une politique qui fonctionne si bien ? Le PIB est en chute libre, l’investissement a dévissé de près de 65%, le taux de chômage est de 26% alors même que le nombre de jeunes qui quittent le pays atteint des records. Les économistes le savent bien : l’aide à la Grèce est tout sauf une aide.

Euroscepticisme

Le constat est indiscutable : les politiques d’austérité ont lamentablement échoué. La Grèce avait besoin d’une aide en forme de politique contracyclique, seule capable de stopper sa descente aux enfers. A la place elle n’aura eu qu’une succession de posologies procycliques. Résultat : plus le pays s’enfonce, moins la puissance publique doit intervenir selon la Troïka. Mais moins le pays redémarre, plus lourde est la charge de la dette et plus improbable est son remboursement. Alors, se rejoue à intervalles réguliers cette sempiternelle scène. Une échéance de la dette à rembourser arrive, la Grèce n’a, malgré tout les efforts consentis (purgare, saignare), pas les moyens de l’honorer, et la Troïka qui explique encore et toujours au Premier ministre Alexis Tsipras qu’il serait souhaitable de purger un peu plus.

N’en déplaise aux partisans des lavements et autres purges comme seuls et uniques remèdes à la souffrance des Grecs, cette obstination européenne s’enracine alors même que l’euroscepticisme fissure toujours un peu plus le (déjà) fragile ciment européen. Espagne, Italie, Portugal ou encore France… Partout se développent des mouvements anti-austérité qui prennent la Grèce comme exemple d’une Europe qui n’œuvre pas pour la convergence autrefois promise. Ailleurs, comme en Allemagne, en Finlande ou encore aux Pays-Bas, l’euroscepticisme est lié à une vision inverse, au fait que les autres (les étrangers, les Grecs) ne sont pas assez austères et qu’«on ne peut pas payer pour eux». Le raisonnement des Allemands est resté le même depuis le début de la crise : une dette souveraine est un actif financier sans risque pour son souscripteur. D’où le rejet de l’idée selon laquelle la Grèce n’aurait d’autre choix que de faire défaut sur une partie importante de sa dette. Et la crainte que, si la Grèce était malgré tout autorisée à le faire, alors d’autres (l’Italie, le Portugal ou l’Espagne) ne manqueraient pas de l’imiter. De quoi déclencher une panique sur les marchés financiers et provoquer une nouvelle crise des dettes souveraines et donc d’une envolée des taux d’intérêt. Mais voilà, ne rien faire et faire semblant de croire que la dette grecque est soutenable, c’est prendre le risque qu’Athènes finisse par jeter l’éponge en décrétant le défaut de paiement, tant sa situation pourrait devenir totalement intenable sur le plan humain. Un Grexit, aurait alors des conséquences bien pires que celles d’une restructuration organisée de la dette et la mise en œuvre d’un plan de relance de l’économie digne de ce nom. Sans compter le coût politique pour l’Europe qu’un Grexit ne manquerait pas de générer. Voilà qui pourrait arranger les affaires d’un certain Donald Trump qui ne cache pas combien il serait satisfait de voir l’Europe se cabosser un peu plus.

(1) Organisation de coopération et de développement économique.
Vittorio De Filippis – 27 février 2017 – Libération

 

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