La démocratie dans des sacs en plastique

Nous relayons cet article depuis l’excellent blog de Yannis Papadaniel

 

 

9 mars 2018

 

Un vendredi, dans les locaux du KIFA (la pharmacie sociale* et solidaire du centre d’Athènes) on entend frapper timidement à la porte. Les locaux sont vides, aucun rendez-vous n’a été pris avec la dentiste qui, bénévolement, est de piquet aujourd’hui. L’un des coordinateurs du lieu se lève et ouvre la porte. Un homme, en jean et baskets, tient son sac à dos dans ses mains, prêt à l’ouvrir. Il en sort un sachet en plastique bleu, de ceux que tous les supermarchés de quartier donnent à la pelle, et dont la distribution, par souci écologique, est désormais assortie d’une question – « vous avez besoin d’un sac ? » – et d’une taxe (4 centimes d’euro). Ces sacs sont devenus un symbole fort : ils contiennent les « restes » de médicaments qui ne dépérissent plus au fond des pharmacies personnelles, mais sont à la source d’un système solidaire. L’homme tend le sac qui contient, dit-il, un psychotrope que ne supportait pas l’une de ses proches. Autant en faire « profiter » d’autres. Il repart aussi furtivement qu’il est arrivé.
Les sacs en plastique se sont faits progressivement plus rares. Celui amené par cet homme discret a été posé sur une pile de cartons postaux, dont le dernier a été livré dix minutes auparavant. Ce jour-là, la plupart des colis viennent d’Allemagne. Ils auraient pu arriver de France, d’Angleterre ou de Suisse. Sur un gros carton jaune, d’ailleurs, figure une adresse bâloise, mais il a été posté de l’autre côté du Rhin pour faciliter son transfert à l’intérieur de l’espace Schengen. Les fonds des tiroirs grecs ont été grattés, les meubles de pharmacie sont maintenant vides, cette distribution gratuite de médicaments ne pourrait se faire sans un soutien plus large. Les associations solidaires en faveur de la Grèce ainsi que les convois pour acheminer le matériel récolté ont essaimé un peu partout en Europe du Nord. Le philhellénisme, les diasporas, mais aussi l’impact médiatique – facteur plus fluctuant – et l’indignation que la cure d’austérité a suscitée, expliquent un tel élan.

 

 

© Théophile Bloudanis

 

La solidarité et ses effets

A Genève, l’association Solidaires avec la Grèce résume bien cet état de fait. Elle vient en soutien à une autre structure située dans une des banlieues sud d’Athènes, le Metropolitiko : récolte de médicaments et de matériel médical, levée de fonds et travail de sensibilisation que rien ne semble résigner. L’engagement est de longue haleine. Non seulement, le tri et le stockage des médicaments exigent des compétences apprises sur le tard, mais en plus l’achat de produits en Grèce pour satisfaire aux besoins des dispensaires nécessite certaines précautions. Lorsqu’on atterrit dans le pays avec quelques milliers d’euros dans une banane, auprès de quel(s) organisme(s) les dépenser ? Le principe est connu : la solidarité n’est pas une réalité a-économique ; elle peut être au contraire une source formidable de profit et donc de dilemmes. Les femmes à la tête de Solidaires avec la Grèce l’ont compris en répartissant leurs achats entre des dizaines de fournisseurs différents. Il est compliqué de contourner la logique du marché, mais il est possible de la démocratiser, partiellement du moins.

La solidarité n’est pas exempte non plus de controverses politiques : les cliniques et les pharmacies solidaires diffèrent dans leurs orientations et leurs philosophies, entre autogestion et philanthropie. A tel point qu’il est difficile d’en tirer un portrait uniforme. Si elles se caractérisent par un objectif commun qui consiste à fournir des soins primaires et des médicaments à celles et ceux qui n’y ont plus accès, elles varient dans leur forme, leur organisation, leur structure, et le type de partenariat qu’elles envisagent – ou au contraire qu’elles n’envisagent pas – avec les pouvoirs publics, l’Union Européenne, l’industrie pharmaceutique ou encore l’Eglise. C’est cette disparité dans leur mode d’organisation et leur philosophie respective qui révèlent les dynamiques, les turbulences qui traversent la société grecque contemporaine. Mais aussi un certain souci démocratique et d’autonomie à l’égard de tout pouvoir établi, public ou privé. Ce n’est pas une coquetterie anti autoritaire de quelques velléitaires.

 

 

 

© Théophile Bloudanis

L’affaire « Novartis »

Par exemple, l’ampleur présumée de l’affaire « Novartis » se jauge tout autant au prisme de l’enquête parlementaire visant dix anciens ministres ou premiers ministres, et qui pourrait ne mener nulle part, que dans la comparaison avec ces structures autonomes.

Dès le premier tour de vis européen, la santé a été la cible de mesures draconiennes. A l’entrée de la crise, la Grèce était l’un des pays de l’Union Européenne où les dépenses publiques en médicaments par individu étaient les plus hautes et connaissaient la plus forte croissance annuelle. En quatre ans, ces mêmes dépenses sont descendues au niveau le plus faible de l’UE. Entre deux, le recours aux génériques, le plafonnement des dépenses, l’introduction d’un système de clawbacks (rétrocessions d’une partie des bénéfices par les entreprises pharmaceutiques s’ils ont excédés les plafonds prédéfinis), et la mise en place d’un système d’ordonnances électroniques aura permis de contrôler les dépenses en médicaments. On peut en partie se féliciter d’une telle baisse. Mais ce qui est omis dans ce tableau, c’est le transfert – qui a triplé entre 2009 et 2015, passant de 9% à 26 % – du coût des médicaments sur les patients. Précisément, parce que parmi les populations les plus précarisées, une participation même minime était impossible à assumer, l’intervention des dispensaires, s’est avérée décisive.

 

 

 


Y.Papadaniel

La gastronomie et les friches urbaines

Pour la même période, le parquet grec cherche à déterminer – dans le prolongement d’investigations américaines – si Novartis a mis en place un système illégal, avec la coopération de médecins et de fonctionnaires locaux, afin de maintenir ses marges. En 2013, aux Etats-Unis, Novartis était sous-enquête pour les mêmes motifs. Il est intéressant de lire la plainte du Département de Justice Américain. Elle offre la possibilité aux lecteurs de noter quelques bonnes adresses de restaurants à Chicago, Los-Angeles ou à New-York où se seraient déroulées des « conférences » auxquelles participaient des praticiens invités par les commerciaux de la firme helvète. En aurait-il été de même en Grèce ? L’enquête en cours devrait permettre de répondre à cette question.

Sur les bords des fenêtres, au KIFA, j’ai tout de suite remarqué le scotch brun censé améliorer l’isolation thermique du lieu. D’Athènes à Thessalonique, les cliniques et les pharmacies solidaires ne se situent pas vraiment dans les beaux quartiers. A Thessalonique, la clinique solidaire côtoie les bordels du quartier chaud situés à proximité du port. Le Metropolitiko est en bordure de l’ancien aéroport « Elliniko » dont les structures rouillent et sont vouées à la démolition (affaire à suivre). Mais tout ceci n’a rien d’inédit : le ferment de la démocratie se trouve dans les friches ou, désormais, au fond des sacs en plastique davantage que sur les nappes bien repassées des restaurants gastronomiques.

*Les cliniques et pharmacies solidaires étaient au plus fort de la crise, en 2013, environ une cinquantaine, dont la moitié située dans la région d’Athènes. L’introduction d’une couverture universelle en novembre 2016 a fait baisser leurs activités médicales (soins primaires, excepté les soins dentaires). De nombreuses cliniques ont depuis lors fermé. Par contre, les pharmacies solidaires continuent à fonctionner à plein.

 

Photos: Théophile Bloudanis

 


 

Pour votre éclairage, il nous semble utile de vous renvoyer également à cet autre article de Yannis Papadaniel :  Novartis en Grèce : le décor

 

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